L'Aigle - Locomotive prototype en 1855 - Maquette au 1/32°

Les roues de 2,85 m, les plus grandes jamais construites...

Tender Ouest attelé à "L'Aigle"
 

Un peu d'histoire...

     La longue histoire de 1a locomotive à vapeur a de tout temps été jalonnée par de nombreux essais, voire d'assez étranges tentatives trop souvent vouées à l'échec. Dans cette catégorie figurent en bonne place les deux machines " L'Aigle" et " La Parisienne" dont l'aspect et la conception, de nos jours, prêtent à sourire. On peut, en effet, légitimement se demander aujourd'hui, comment des Ingénieurs qui vivaient voici respectivement 130 et 100 ans avaient eu l'idée de concevoir de telles "énormités". car ni l'une ni l'autre de ces machines ne présentaient de conditions techniques susceptibles de faire avancer le progrès dans le domaine de la puissance et de la vitesse.
      La locomotive "L'Aigle", conçue par deux ingénieurs, MM Blavier et Larpent pour la Cie de l'Ouest où elle porta le No 261, avait été construite aux Batignolles par les Éts Eugène Gouin en 1855 et figura la même année à l'Exposition Internationale de Paris. Ses " pères s'étaient visiblement inspirés de la machine anglaise "Cornwall" du LNWR construite en 1848. Cette dernière était à roues libres d'un diamètre de 2,50 m avec deux essieux porteurs à l'avant et un essieu porteur à l'arrière et offrait donc une bonne assise sur la voie.
      Son constructeur, F. Trevithick s'était en outre attache à abaisser au maximum son centre de gravite en faisant passer la chaudière sous l'essieu moteur, mais cette dernière , emprisonnée entre les deux gigantesques roues motrices ne pouvait offrir un diamètre suffisant et par là même, la puissance souhaitable. Bien qu'ayant atteint une vitesse de 126,5 km/h, sa chaudière étant l'objet de critiques, le célèbre ingénieur Ramsbottom. dont le nom l'este attache aux fameuses prises d'eau en marche de son invention, la transforma radicalement en 111 de type classique, ce qui valut à la "Cornwall" de poursuivre sa carrière jusqu'en 1902. "L'Aigle" n'eut pas de chance.
      Blavier et Larpent ne s'étaient pas contentes d'un seul essieu et cela peut se concevoir aisément car les machines à roues libres s'avéraient déjà insuffisantes à l'époque. Ils avaient donc décide d'appliquer à leur machine deux essieux moteurs accouples actionnes par une distribution Stephenson et précédés d'un essieu porteur. Mais qui pourra jamais expliquer les raisons qui les poussèrent à choisir pour les roues motrices le diamètre quelque peu excessif de 2,85 m, le plus grand à notre connaissance adopte en voie de 1,44 m.
      Dans ces conditions, il devenait impossible de loger une chaudière classique entre les longerons et c'est pourquoi ils adoptèrent une chaudière à 2 corps, les essieux moteurs passant entre les deux. la partie supérieure étant reliée à la partie inférieure par deux conduits d'assez fort diamètre, dont l'entretien des joints posait des problèmes. Dans l'étude primitive, il avait été prévu un châssis à double longerons et c'est ainsi que tous les dessins de l'époque la représentent, ce qui pourrait laisser croire que c'est ainsi qu'elle fut construite. Or la seule photo connue de " L'Aigle" prouve qu'il n'en est rien et que les longerons extérieurs furent abandonnés.
      Elle était attelée à un petit tender à 2 essieux, assez classique d'aspect mais nanti de très larges rebords. Sa capacité devait être d'environ 5 m3 en eau et 3 à 4 tonnes de charbon. Les dimensions principales de cette machine ne sont pas connues à l'exception du diamètre des roues précitées et de celles des cylindres dont le diamètre était de 419 mm et la course des pistons de 800 mm, provoquant ainsi un mouvement relativement lent du mécanisme à grande vitesse. l l aurait été intéressant de connaître le poids adhérent, la charge remorquée et la puissance développée, laquelle n'a peut être jamais été déterminée exactement au cours des quelques essais qui auraient eu lieu sur les lignes de Paris au Havre et de Paris à Cherbourg et qui ne furent pas convaincants puisque cette machine ne fut jamais mise en service régulier. Imaginons un instant.
      "L'Aigle" en plein effort dans les rampes de Motteville, de Bréval ou de Lisieux au tunnel de La Motte. Et pourtant dans l'esprit de ses concepteurs, elle devait remorquer la même charge qu'une Crampton en palier soit une centaine de tonnes, mais en rampe de 5ol/oo et à la même vitesse, voire une vitesse plus élevée.
      Dans son livre sur les locomotives de la Cie de l'Ouest, L.M. Vilain précisait qu'une publication non spécialisée des environs de 1870 prétendait que "L'Aigle" aurait atteint effectivement la vitesse de 160 kmh, mais sans donner de précisions. Nous n'y croyons pas pour plusieurs raisons; c'est que même si théoriquement une telle vitesse ait été dans ses possibilités, il est improbable que les voies de l'époque aient permis d'atteindre des allures de cet ordre, les ligtles du réseau de l'Ouest ayant été limitées à 90 kmh durant des décennies, et la vitesse de 144 kmh n'ayant été atteinte officiellement ,en France qu'en 1889190 lors des essais effectués sur le PLM.
      D'autre part, si le 160 avait été réellement atteint, un tel exploit eut connu un retentissement considérable qui aurait eu des échos dans les revues techniques ou même de vulgarisation de l'époque, ce qui ne semble pas avoir été le cas. La construction de ce prototype ne fut toutefois pas totalement inutile. Elle démontra que l'accouplement de deux essieux moteurs n'était pas incompatible avec les vitesses élevées puisque deux ans après, la Cie de l'Ouest mettait en service ses premières 120 dotées d'une chaudière et de roues motrices d'un dimensionnement nettement mieux étudiés qui devaient donner d'excellents résultats puisque 220 unités de ce type à quelques variantes près- furent construites jusqu'en 1888, alors que " L'Aigle" inutilisée, termina sans gloire sa courte carrière.
      Trente et un ans après cet échec, l'Ingénieur Estrade se penchant lui aussi sur les problèmes d'adhérence et d'accouplement des roues motrices de grand diamètre nécessaires à la remorque des trains à grande vitesse, tenta de les résoudre en étudiant à la fois une nouvelle locomotive et le matériel roulant spécial qui lui aurait été destiné. Puisque les deux essieux couplés à roues de 1,94 m à 2 m des machines de vitesse de l'époque donnaient satisfaction, pourquoi ne pas tenter d'en accoupler trois 7 C'est ce que fit M. Estrade, mais il commit des erreurs regrettables, du même genre que ses prédécesseurs Blavier et Larpent, en exagérant lui aussi le diamètre des roues motrices, lequel bien qu'ayant été réduit à 2,50 m était encore bien trop élevé, et en voulant appliquer l'adhérence totale à sa machine sans essieu porteur à l'avant, ce qui en faisait la seule 030 à "grande vitesse" qui circula en France.
      La chaudière de cette machine qui avait été baptisée on ne sait pourquoi " La Parisienne" son nom figurait en relief sur les couvre-roues centraux- était classique mais d'un dimensionnement trop faible en regard de l'effort demandé. Le foyer qui contenait un bouilleur Ten Brinck était surmonté d'un dôme assez volumineux sur lequel étaient fixées les soupapes à balances. La distribution était du système Allan. Les 2 cylindres se trouvaient ~n porte à faux à l'avant ce qu'on aurait pu facilement éviter par un essieu porteur qui aurait facilité l'inscription clé la machine en courbe, l'attaque directe par des roues motrices d'un tel diamètre étant évidemment un non sens. Le tender à 2 essieux avait reçu lui aussi des roues identiques à la machine, cas unique dans l'histoire de la locomotive à vapeur.
      L'aspect général, notamment avec la cheminée à chapiteau, la sablière à cheval sur le corps cylindrique et l'abri en ((queue d'hirondelle" était d'un style PLM très marqué. Voici quelques unes de ces dimensions principales :Surface de grille 2,30 m2 - Écartement des essieux extrêmes : 5,25 m - Diamètre des roues 2,50 m - Diamètre des cylindres 470 mm - Course des pistons 700 mm Poids adhérent et total 42 tonnes.
      M. Estrade avait également étudié des voitures dont une seulement aurait été construite, mais qui ne manquaient pas d'originalité, puisqu'en fait elles constituaient le premier essai en France de voitures à deux niveaux . Les roues de ces voitures -M. Estrade y tenait décidément étaient elles aussi du même diamètre que celles de la machine et du tender . Un très fort châssis métallique comportait deux longerons surélevés sous lesquels étaient fixés les compartiments de 3ème classe inférieurs, disposés à chaque extrémité et au centre entre les essieux, tandis que la caisse principale comprenant les compartiments de 2ème classe occupait l'espace au-dessus de ces longerons.
      Ces compartiments étaient accessibles par un escalier placé à chaque extrémité de la voiture et par une porte située en bout de caisse, comme ce fut le cas plus tard sur les célèbres "Bidel" de l'Est. La suspension était assurée au moyen de grands ressorts à lames reposant sur les boites d'essieux et par trois autres fixés sur le châssis au-dessus de chacun des trois compartiments inférieurs.
      Du seul aspect esthétique, ces conceptions révolutionnaires étaient d'un goût douteux et du point de vue confort, on peut supposer que les voyageurs des compartiments inférieurs auraient été particulièrement gênés par le bruit du roulement. Quelle aurait été la tenue de voie de ces voitures juchées sur ces hautes roues, il est permis de se le demander 7 En 1889, " La Parisienne" fut amenée sur des chariots tires par des chevaux pour figurer à l'Exposition Internationale de Paris en 1889.
      Cette contemporaine de la Tour Eiffel effectua des essais entre Chartres et Châteaurenault. Jusqu'à la vitesse de 100 kmh, son comportement a paru satisfaisant bien que pouvant ne remorquer que de faibles charges en raison clé l'insuffisance de la chaudière. D'après la revue anglaise "The Locomotive" du 15 juillet 1939, elle aurait été également essayée sur le Midi mais en fait rien ne semble avoir jamais été publie sur le résultat de ces essais et si " L'Aigle" n'atteignit jamais les hauts sommets, (( La Parisienne" n'accéda pas davantage à ...... l'Estrade de la gloire ferroviaire.
      Ces deux prototypes ont été les victimes de conceptions erronées démontrant de la part de Messieurs Blavier et Larpent une insuffisance de connaissances des principes de la thermodynamique ce qui est d'ailleurs tout à fait excusable si l'on songe qu'en 1855, il n'y avait encore qu'une vingtaine d'années qu'étaient apparus les premiers chemins de fer et la technique n'évoluait encore que relativement lentement.
      Mais trente ans plus tard. il est plus surprenant que M. Estrade ait de nouveau commis des erreurs analogues à celles de ses prédécesseurs. L'expérience aidant, il eut semblé plus logique et beaucoup plus simple de s'inspirer des méthodes qui avaient fait leur preuves aux États-Unis : une chaudière classique de dimensions convenables sur une disposition d'essieux comprenant un bogie à l'avant et deux essieux moteurs munis de roues d'un diamètre approprié au service à effectuer ce qui avait le grand avantage d'assurer une excellente tenue de voie.
      C'est ce que précisément fit la Cie de l'Ouest dès 1888 en construisant ses remarquables 220 d'inspiration, non pas américaine mais anglaise, dont l'une d'elle atteignit 138 kmh. M. Estrade était arrivé trop tôt...... A. LEPAGE

     Texte extrait de "Rail Magazine" - avec notre aimable autorization...

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